Des héros et des saints
Qualificatifs maladroits qu’ils auraient probablement refusés ; ils n’avaient pas conscience de l’être. L’exposition intitulée « Persécutés et assassinés comme jeunes chrétiens : 51 martyrs français dans le Reich nazi » leur a été consacrée. Elle est passée un peu inaperçue dans les « ponts » de début mai, puisque seulement 70 personnes environ l’ont visitée. Peut-être aussi que le sujet est tellement grave et triste qu’il en a fait reculer plus d’un. Peut-être encore, comme le disait Pierre Lefèvre, le conférencier qui a animé cette exposition, que les passions, les hontes et les rancoeurs ne sont pas loin et qu’il vaut mieux ne pas les réveiller, d’où le refuge du silence. Il serait pourtant dommage et dangereux d’oublier, d’où ces lignes.
Petit historique
Cette exposition a vu le jour à l’occasion des 20e JMJ de Cologne en août 2005. Depuis, elle voyage. Sous l’impulsion de Jean-Paul II appelant à lutter contre l’oubli, elle est l’œuvre du Cercle d’Initiative Martyrs Français avec le Centre de documentation pour l’histoire de l’Eglise de Dortmund, en collaboration avec les Archives historiques de l’archevêché de Cologne. C’est donc une réalisation allemande, bien dans l’esprit de la réconciliation de nos deux pays. Elle est bien sûr bilingue.
Qui étaient ces jeunes chrétiens ?
On peut les regrouper sous quatre statuts : des jeunes membres de la Jeunesse Ouvrière Chrétienne et des Scouts de France, des religieux novices, des séminaristes, des prêtres. Les plus âgés étaient nés en 1904, les plus jeunes et les plus nombreux aussi en 1920. Il sont tous morts en 1944 et 1945. Beaucoup étaient d’origine modeste, travailleurs manuels, quelques uns avaient des études supérieures, et l’on compte même l’un ou l’autre agrégé de l’université. Certains étaient fiancés et quelques uns étaient mariés. Ils venaient d’un peu tous les diocèses de France.
Parmi eux, Jean Bernier
Il convient bien sûr de s’arrêter un peu à lui puisqu’il était originaire d’Haironville ; il y naquit en 1920, passa son enfance à Bonzée-en-Woëvre, berceau de sa famille. En 1938, on le retrouve sous-officier dans l’armée française. C’est sous cet uniforme qu’il sera fait prisonnier en 1940. Il travaille en commando au Rail allemand ; il découvre alors le scoutisme et l’apostolat catholique ; en 1942 il fait sa promesse et devient Routier en 1943. Il commence même à envisager la vocation de prêtre. Il est arrêté par la Gestapo en 1944 et commence le sinistre périple de beaucoup : la prison de Brauweiler avec ses interrogatoires et ses tortures, la déportation à Buchenwald, l’évacuation du camp, la marche de la mort vers Dachau. Il aura la chance d’être libéré par les américains, mais trop affaibli, il mourra dans le petit hôpital d’Emmendingen en Forêt Noire. La troupe scoute de Bar-le-Duc l’a choisi comme modèle et « patron ».
Pourquoi dans le Reich nazi ?
Remontons un peu le cours de l’histoire de la 2e guerre mondiale : l’attaque allemande est déclenchée contre la France le 10 mai 1940 ; elle obéit à la stratégie du « Blitzkrieg », de la guerre-éclair. De fait, le 22 juin suivant, la France est à genoux ; c’est l’armistice. Le 24 octobre 1940, le Maréchal Pétain rencontre Hitler (« la poignée de mains de Montoire ») et lui garantit le soutien du gouvernement français. Fin 1941 les USA entrent dans la guerre et la Wehrmacht marque le pas devant Moscou. C’est la fin du « Blitzkrieg », le tournant du conflit, qui va prendre un autre visage : la guerre d’usure. L’Allemagne a besoin de main-d’œuvre. En juin 1942, le Gauleiter Fritz Sauckel exige donc de la France 150.000 ouvriers qualifiés par trimestre. Le gouvernement de Vichy pose en septembre 1942 les fondements d’un Service obligatoire pour les hommes de 18 à 50 ans et pour les femmes célibataires de 21 à 35 ans. Une seconde loi de Vichy instituera le Service du Travail Obligatoire (STO) en février 1943 : deux ans de travail obligatoire pour les hommes des classes 20, 21 et 22.
Comme ces mesures ne suffisent pas à fournir la main-d’œuvre suffisante, en avril 43, la Wehrmacht décide la possibilité pour les prisonniers de guerre de se « transformer » en travailleurs civils, ce qui laisse espérer un vivier de plus ou moins 250.000 travailleurs. Ce sont en tout environ 2 millions des Français qui sont dans le Reich, comme prisonniers de guerre, travailleurs forcés ou volontaires, déportés. Le STO compte à lui seul 650.000 hommes dont 1.500 séminaristes et novices et 78 jeunes prêtres.
L’Eglise de France cherche comment soutenir spirituellement tous ces prisonniers. Le Cardinal Suhard, suivi par l’assemblée des cardinaux et archevêques français, fonde la « Mission Saint Paul » : c’est la réponse et même la riposte au STO. Il s’agira d’envoyer comme prêtres clandestins, 26 ecclésiastiques se présentant comme travailleurs civils volontaires, après un apprentissage accéléré. Ils seront coordonnés par le P. Rodhain. Ces 26 prêtres virent bientôt arriver à leur aide 273 prêtres « transformés », c’est-à-dire ayant choisi de quitter leur statut de prisonniers de guerre pour devenir travailleur civil. Ils furent également aidés discrètement par des prêtres allemands opposés au régime nazi. Ensemble ils mirent sur pied un apostolat auprès de tous ces travailleurs forcés du STO : groupes de réflexion, groupes bibliques, groupes de formation chrétienne, célébrations, veillées de prière…
Pourquoi furent-ils persécutés et assassinés ?
Il y avait bien sûr une incompatibilité flagrante entre ces groupes chrétiens et l’idéologie nazie : « ein Volk », donc une race supérieure aryenne et les autres et tous ces sous-hommes qu’étaient à ses yeux les slaves, les juifs, les gitans, les handicapés… ; « ein Reich », dont l’expansion nécessitait un espace vital (Lebensraum) qui justifiait les conquêtes ; « ein Fürher », donc un chef à l’embrigadement duquel il fallait se soumettre. L’apostolat de tous ces jeunes fut bientôt repéré et taxé de résistance, d’activité antiallemande et in fine, de « complot du Vatican ». Le 3 décembre 1943, Ernst Kaltenbrunner, le chef de l’Office Central de Sécurité du Reich, prononça un décret de persécution ; il consistait à dépister et exclure de toute fonction de responsabilité les prêtres et les séminaristes, à dissoudre la JOC et les Scouts, à interdire toute activité. Celui qui contreviendrait à ce décret serait immédiatement déporté en camp de concentration et condamné à mort.
Martyrs ? Béatifiés ?
Le terme « martyr » est aujourd’hui galvaudé. Etymologiquement, il signifie : témoin, témoignage. Il est souvent utilisé pour désigner une personne qui souffre, qui traverse une grande épreuve qui peut être de l’ordre de la maladie ou de la persécution politique. Dans son acception chrétienne, le terme a gagné en précision avec Benoît XIV (1740-1758). Il faut pour parler de martyr (la personne) ou de martyre (l’épreuve), trois critères décisifs :
- Une mort violente ou consécutive à des persécutions, tortures et mauvais traitements ;
- Une persécution à cause de la foi chrétienne et en haine de l’Eglise ;
- Une disposition du persécuté à assumer la mort comme conséquence de son attitude, de son témoignage et comme volonté de Dieu.
Ces 51 jeunes hommes remplissent tous ces critères. Pour le premier, la mort a pris une forme qu’il est convenu d’appeler « active » : fusillé, battu à mort, ou « passive » : malnutrition, épuisement, mauvais traitements, tortures. Ils ont marché sur les traces de leurs grands aînés de l’époque : Maximilien Kolbe et Edith Stein. Parmi eux, Marcel Callo, jociste de Rennes a déjà été béatifié par Jean-Paul II à Rome en 1987. C’est pourquoi cette exposition proposait aussi de signer une supplique à Benoît XVI pour la béatification des autres, et particulièrement pour nous de Jean Bernier.
Abbé Yves GERARD