Homélie du 29 mars 2018

      (1 Corinthiens 11,23-26. Jean 13,1-15)

Nous savons que cet évangile du  lavement des pieds, Jean est le seul à nous le raconter, et il le situe à la place du dernier repas rapporté par les trois autres évangélistes.
Dernièrement à une réunion du Secours Catholique où se trouvaient des bénévoles, des animateurs et bon nombre de personnes « accueillies», j’avais proposé une réflexion à partir de ce texte du lavement des pieds. Je m’attendais à des réactions à partir de l’attitude humble de Jésus aux pieds de ses amis, et à une invitation à imiter cette attitude de  Jésus. En fait, et j’en ai été profondément surpris : tout a tourné autour des pieds, chacun selon son expérience de vie : Une personne, qui avait déjà vu lors d’une célébration du Jeudi Saint ce signe du lavement des pieds, a dit : « Si on m’avait demandé de participer, je n’aurais jamais accepté de montrer mon pied, je trouve que ce n’est pas respectueux, car c’est du spectacle ! »
Une jeune dans le même sens, mais dans la vie, ajoute : « Moi, je n’accepterais jamais de me laisser laver les pieds… C’est humiliant ! » Une personne plus âgée lui répond : « C’est sûr, c’est difficile, mais en refusant de te laisser laver les pieds par une autre, tu ne lui permets pas d’être heureuse d’accomplir un tel acte ! »
Un autre qui depuis quelque temps souffre d’un pied a repris : « Le pied, c’est drôlement important, on n’y prête pas assez attention, c’est quand on souffre en marchant qu’on s’aperçoit de la place qu’il a… »  Certaines, dont une musulmane, ont parlé de leur expérience en Tunisie, au Bengladesh et ailleurs, toutes ont insisté sur la place de l’accueil dans les maisons en commençant par ce rite (et cette nécessité) du lavement des pieds pour ôter le sable…
D’autres (médecin, infirmières) ont parlé de l’importance du massage des pieds et de son efficacité  pour un plus grand bien-être du malade…

Ce qui m’a frappé dans ce partage, c’est une fois de plus que la compréhension de ce texte est liée à la propre expérience de chacun… Plus que les grands discours abstraits et les exposés théologiques, la réalité de la vie, confrontée avec l’Evangile, est éclairante.
Et par rapport aux paroles mêmes de Jésus lors de l’institution de l’Eucharistie le jeudi saint, l’actualité que nous venons de vivre peut aussi grandement nous éclairer… Le geste de ce gendarme, on pourrait dire comme pour Jésus : « Qu’il s’est livré et qu’il a donné sa vie… » pour cette femme, otage, dont il a pris la place.
Mais il n’a surement pas vécu cet évènement comme quelqu’un qui va à l’abattoir. C’est là peut être que cet évènement nous permet d’aller plus loin dans notre compréhension du sacrifice de Jésus qui a versé son sang pour nos péchés. Reprenons rapidement le cours de la compréhension de Dieu dans l’histoire à partir du Judaïsme…
Pour les Juifs, Dieu était quelqu’un qui punissait ceux qui agissaient mal. Et quand ils agissaient mal, il devait réparer par des sacrifices de tous ordres (mêmes humains avant Abraham). Après chacun devait se faire pardonner ses péchés, les évènements malheureux étaient reçus comme des punitions de Dieu pour expier les péchés.
Le grand changement pour les premiers chrétiens issus de la Foi juive, c’est que tous les péchés de l’humanité tout entière ont été expiés par un innocent Jésus. C’est lui qui une fois pour toutes et pour toujours a tout expié par son sacrifice sur la croix, ce qui est déjà une belle avancée. Mais pour nous, aujourd’hui, considérer Dieu le Père comme celui qui envoie son Fils mourir sur la croix pour expier les péchés du monde ne nous convient pas trop ! Comme portrait de Père aimant vis-à-vis de son Fils, il y a mieux.
C’est là que l’expérience humaine de ce gendarme peut nous aider un peu à comprendre cette mort de Jésus : Ce gendarme, quand il a pris la place de cette femme otage, n’y est pas allé comme une victime offerte en sacrifice… Bien sûr, il savait qu’il prenait des risques énormes, en faisant ce qu’il a fait. Il l’a fait pour le bien de  cette femme otage. Mais je pense que  surement, au fond de lui, il avait en plus  le désir de réussir de gré ou de force à  ramener ce preneur d’otages à la raison. C’est ce but recherché qui lui a coûté la vie.
De la même manière, Jésus a vécu sa vie en donnant la priorité aux plus pauvres, en faisant reconnaître leur égale dignité, il a rejeté tous ceux qui asseyaient leur autorité sur la religion qu’ils ont totalement dévoyée, il a révélé par ses actes et par sa parole le visage aimant de Dieu pour tous etc… Une attitude et des actions suffisantes pour qu’il soit reconnu gênant et pour que l’on cherche à le supprimer ! C’est cela qui l’a fait mettre à mort et rien d’autre. Mais pour nous, chrétiens, cet évènement de la mort de Jésus est celui qui nous montre le mieux concrètement qui est Dieu et son visage d’amour. Ce n’est pas un Dieu qui manie la foudre, la violence, la domination même celle du justicier, c’est celui qui meurt sur une croix comme le dernier des derniers. Il y a surement encore à corriger sur l’idée que nous nous faisons de Dieu, mais si nous nous faisons tirer l’oreille pour le voir autrement, c’est qu’il nous entraîne avec lui et on n’a pas toujours envie de nous retrouver sur la croix !

En tous les cas, je peux dire que tout l’éclairage un peu nouveau m’a été révélé par cette équipe du Secours Catholique et par ce gendarme… Cela me rappelle que tout ce que je trouve de profondément humain dans la réaction de certaines personnes est en fait divin puisqu’elles nous révèlent quelque chose du visage de Dieu

Daniel Bertèche